Rodrigo Pessoa : il était une fois, mon cheval
Le champion du monde brésilien dispute ce week-end le jumping international de Paris à Bercy. Il nous dresse le portrait de son compagnon de route, Baloubet.
De notre envoyée spéciale à Bruxelles.
Le Brésilien Rodrigo Pessoa, champion du monde avec Lianos, est né à Paris et a choisi Bruxelles comme boxe d'attache : " C'est la ville idéale parce que proche des Pays-Bas, de l'Allemagne et de la France, donc des pays qui abritent la plupart des concours européens. Ainsi, mes chevaux ne voyagent pas trop. Ici, seul le soleil me manque... " Dans son appartement bruxellois trône un bataillon de trophées et, un soleil éteint, le casque d'Ayrton Senna. Parfois, l'espace de trois jours, lorsque son père peut faire travailler les chevaux, il s'envole vers le Brésil. Fils unique du célèbre Nelson Pessoa, lui aussi champion du monde, Rodrigo est présenté comme le cavalier de demain, digne héritier d'une légende. Une semaine avant Bercy, il nous a reçu près de Charleroi, dans la toute nouvelle propriété familiale où séjourne une trentaine de chevaux dont ses acolytes Lianos (douze ans) et, surtout, un étalon d'avenir Baloubet (onze ans), dressé et aussi monté par son père, dont il nous croque le portrait.
" La première fois que j'ai croisé Baloubet, il était âgé de cinq ans. Et quand j'ai appris qu'il était un des descendants de Galoubet, un crack, mais père de chevaux à la mauvaise technique, bêtes et irrespectueux, j'ai eu une mauvaise opinion de lui. En fait, j'avais connu cinq de ses frères, des vraies carnes ! Aujourd'hui, je peux dire que Baloubet tient vraiment de son père. Très vite, il m'a prouvé qu'on peut être un crack alors qu'on est d'une descendance catastrophique. C'est un cheval extrêmement intelligent comme j'en ai rarement croisé. Il pige tout très vite : très souvent, une unique explication lui suffit. En fait, je crois qu'il est né avec le don de savoir sauter les obstacles. Oui, un don comme j'ai rarement vu ! Je peux même aller jusqu'à dire qu'il possède le génie de l'obstacle. Neuf fois sur dix, il ne commet pas de faute. Comme il va très vite et qu'il est fougueux et très précis, il m'oblige à le monter avec un poil de concentration en plus qu'avec les autres. Avec lui, c'est du pilotage au millimètre. Oui, il me force - réellement - à être à sa hauteur. En fait, honnêtement, s'il commet une faute, c'est souvent plus de la mienne, à cause d'un manque de concentration. Comme tout génie, il possède une très forte personnalité et il est curieux, toujours intrigué par tout ce qui l'entoure. En plein concours, il peut se connecter sur n'importe quoi, un bruit, une lumière, un mouvement, etc. Alors, si vous n'êtes pas vigilant, sa curiosité peut l'amener à faire quinze mètres en trottant tout droit, mais en regardant uniquement sur le côté ! (...) Comme tout génie et comme tout talent, il rechigne devant certains exercices d'entraînement. Si je l'écoutais, nous passerions tout notre temps à sauter des barres : ça, c'est véritablement sa vie mais, comme tout cheval, à chaque saut, il perd un jour de sa vie. "
" En 1998, en Coupe du monde à Helsinki (Finlande), la première fois que nous avons remporté - ensemble - notre première médaille, il me confirma qu'il était un grand champion : au moment de la remise de notre prix, il fit un énorme sourire, toutes dents dehors, et leva la tête très haute devant le trophée : c'était la première fois que je le voyais me réaliser un truc pareil ! Et ce n'était absolument pas un hasard. Les chevaux sont très sensibles et ressentent très bien les instants importants.
Baloubet est aussi un pur battant, le genre de cheval qui recèle le talent de la compétition, le genre de cheval qui vibre encore plus le dernier jour du concours, le dimanche. En compétition, il ne donne jamais le maximum. Non, il donne juste ce qu'il faut, il gère - vraiment - ses efforts, agit sans bruit, sans mouvement parasite, franchit tout en peinard. Ainsi, la saison passée, il a - aisément - remporté les deux plus grosses Coupes du monde à Monterrey (Espagne) et Calgary (Canada) et je suis persuadé que, quelques heures après, il aurait encore pu sortir le même parcours. Contrairement aux autres étalons, il est calme et fait preuve d'une grande faculté de concentration. Vous savez, c'est extrêmement rare de trouver un étalon agréable à vivre. En général, ce sont plutôt des emmerdeurs qui crient et qui cassent tout dans leur boxe ou dans le van de transport. Lui, une seule fois, il nous a démonté les quatre murs d'un van. Aujourd'hui, il voyage très calmement (...).
Baloubet affiche aussi une grande confiance en lui. Je sens qu'il ne doute jamais. Son défaut ? Ah, il n'en a pas... Il est juste très respectueux de l'eau : à chaque fois, il l'efface en mettant beaucoup de hauteur dans ses sauts. Mais c'est plutôt intéressant parce que, derrière, j'aborde avec plus de marge certains obstacle(s) ou enchaînement(s). Bref, avec lui, tout est facile ! Un peu comme lorsque vous rencontrez une femme, je sais aussi que c'est, après mes dix ans avec Spécial Boy, vraisemblablement, le second cheval de ma vie. Mais nous sommes encore en phase de conquête. Il nous faudra encore du temps ou une grande victoire, comme les jeux Olympiques, par exemple, pour devenir très complice. Est-ce que nous avons un point commun ? Oui, nous éprouvons la même envie de gagner... "
[ Entretien réalisé par Claude Hességé ]
